Bernard Binlin Dadié : L’iroko s’est incliné à jamais

Le géant de la littérature ivoirienne a déposé le stylo à jamais ; il ne gribouillera plus et ne grattera plus jamais le papier qu’il affectionnait tant. A cent trois ans officiels, il s’est incliné samedi 09 mars 2019 en début d’après-midi à Abidjan, pour un repos éternel bien mérité.

C’est en 1916 qu’il voit le jour, à Assinie. Le garçon qui n’a pas connu sa mère a dû quitter assez tôt les bancs pour fuir les brimades de l’école coloniale qu’il critique dans Climbié. Heureusement, grâce à l’oncle chez qui le père le laisse à Dabou, il reprend le chemin de l’école. Parvenu à l’Ecole Primaire Supérieure de Bingerville (actuel Lycée de Garçons de Bingerville) en 1930, sa vie va prendre une autre tournure grâce à un jeu d’enfants, une saynète créée par un certain Edouard Aka Bilé et son condisciple Animan Amonlin. Comme le rapporte plus tard François Joseph Amon D’Aby, avec l’attroupement autour des deux condisciples, Charles Béart, le directeur de l’école à cette époque, descend de sa maison, croyant avoir affaire à une révolte. Quand il tombe sur ce jeu d’élèves imitant l’un le garde cercle et l’autre l’indigène, il est agréablement surpris de l’invention. Il encourage donc les élèves de l’école au théâtre. Et, alors que la plupart de ses condisciples qui créent des pièces tablent sur l’improvisation, les pièces demeurant orales, le jeune Binlin Bernard, lui, prend la peine de rédiger entièrement son texte : Les villes. C’était en 1933. Venait ainsi de naître la littérature écrite et moderne ivoirienne avec son premier texte produit par un natif de la colonie française qui allait devenir plus tard la Côte d’Ivoire actuelle. Cinq ans plus tard, soit en 1937, Dadié Binlin Bernard revient avec un second texte dramatique : Assémien Déhylé, roi du Sanwi. Trois ans après, soit en 1950, il signe son premier recueil de poèmes : Afrique debout !

Dans le texte intitulé « Noir sur blanc » qui ouvre ce livre, Dadié écrit :

« Pour coucher « noir sur blanc »

Il ne faut pas toujours être grand clerc

Mais avoir des visions plein les yeux

Et le cœur bien en peine »

La vision plein les yeux et le cœur en peine, le garçon en a eu. Cela ne manquait pas autour de lui, dans cet environnement colonial. Il le dit dans « Litanie d’un sujet français », un autre poème extrait du même recueil :

«De la force brutale,

Délivrez-nous, Seigneur.

Des maîtres de guerre et des conquérants,

Délivrez-nous, Seigneurs.

Des agents secrets et des flics,

Délivrez-nous, Seigneurs.

De l’Europe libératrice de peuples dits opprimés,

Délivrez-nous, Seigneurs.

De la conquête européenne,

Délivrez-nous, Seigneurs.

Des fonctionnaires zélés, ennemis du progrès,

Délivrez-nous, Seigneurs.

Des monopoles exclusifs et de la politique coloniale,

Délivrez-nous, Seigneurs.

Des experts en questions africaines,

Délivrez-nous, Seigneurs.

De l’hypocrisie du conquérant et de la cupidité de certains sujets,

Délivrez-nous, Seigneurs.

Apaisez nos morts tombés au service du maître.

Rendez-nous nos joies, nos chants et nos espoirs.

Bannissez d’entre nous les convoitises et les expansions par lesquelles l’on asservit des peuples entiers…Amen ! »

Une prière qui n’est pas si innocente et qui dénote de la volonté réelle du jeune auteur de se battre contre l’envahisseur colon qui brime, exploite et tue impunément.  Il est vrai, Dadié n’a jamais réclamé sa négritude – il nous confiait un jour de 2003 qu’il n’avait pas de problème d’identité comme les négritudiens mais un problème de liberté – mais son combat n’était pas très loin de celui des pères de la négritude qu’il a côtoyés en France et à qui il s’est mêlé. En témoignent les deux poèmes suivants : « Nous saisirons les bellicistes au collet », extrait toujours d’Afrique debout, et « Je vous remercie mon Dieu », extrait de son second recueil paru en 1956 : « La ronde des jours ».

Dans le premier, Dadié affiche clairement sa volonté d’en découdre avec l’ « ennemis » :

« Nous vivrons parce que toujours sur la brèche,

Nous nous battrons pour la Paix,

Nous nous battrons pour la liberté

Nous saisirons les bellicistes au collet

Et sur leurs méfaits, ferons le jour, un jour cru ».

Et dans le second :

« Je vous remercie mon Dieu, de m’avoir créé Noir,

d’avoir fait de moi

la somme de toutes les douleurs,

mis sur ma tête,

le Monde.

J’ai la livrée du centaure

Et je porte le monde depuis le premier soir… »

Et je porte le monde depuis le premier matin.

Le Blanc est une couleur de circonstance

Le noir la couleur de tous les jours

Tous ses textes transsudent cet engagement citoyen qui fait de sa littérature une littérature perpétuellement engagée.  

Mais cet engagement ne fut pas circonstanciel chez Dadié. Déjà en 1949, il faisait partie des huit militants du PDCI arrêtés à Treichville et conduits à la prison de Bassam. Citoyen engagé, il allait donc être un politique engagé. Militant du PDCI depuis les premières heures de la lutte anti coloniale, Dadié maintiendra haut son glaive incandescent pendant les années de braise de la rébellion de 2002 à 2011, quand la France s’engage aux côtés de la rébellion pour une recolonisation de la Côte d’Ivoire. Lui prend parti pour son pays et se retrouve dans la galaxie patriotique. Et quand la géographie politique se recompose en ces années, c’est tout naturellement qu’il se range du côté de la liberté contre celui de l’asservissement : il prend même la tête du CNRD, un groupement de personnes et de mouvements politiques proche du camp Gbagbo. Là aussi, Dadié reprend la plume, celle de journaliste qu’il avait été naguère, publie des articles dans la presse, des contributions qui éclairent la lutte et les rapports de classe en présence. A près de cent ans, il sort Cailloux blancs chez CEDA pendant ces années, pour marquer sa position de classe dans le conflit fratricide.

Celui qui a ouvert le chemin des lettres modernes ivoiriennes en a montré le chemin : celui des lettres utiles, les lettres comme armes de combat pour la liberté. Il aura aussi ouvert le chemin des lettres modernes ivoiriennes en ce sens qu’il aura étrenné presque tous les genres majeurs de la littérature : le théâtre avec Les villes en 1933, Assémien Déhilè, roi du Sanwi en 1937, Béatrice du Congo, Les Voix dans le vent et Monsieur Thôgô Gnini en 1970, Île de tempête en 1973 et Papassidi, maître escroc en 1976. En roman, Climbié ouvre la série en 1950, suivi de Un nègre à Paris en 1959, Patron de New York en 1964, La ville où nul ne meurt en 1968. La poésie qu’il embrasse très tôt après le théâtre a donné les deux textes cités plus haut : Afrique debout ! et La ronde des jours. Le conte et la légende n’ont pas manqué, comme pour dire que le géant iroko avait bien les racine enfoncées profondément dans sa culture, ce qui lui permettait de s’élancer haut dans le ciel, à la conquête de la liberté chère : Légendes africaines est sorti en 1954, suivi de Le pagne noir en 1955 et Les Contes de Koutou-As-Samala en 1982 ; ce dernier titre qui évoque son épouse, fiancée en 1950 à qui il dédiait le poème « Mon ciel, ce soir », dans Afrique debout. Ceux qui savaient les liens entre l’homme et son épouse rappelée à Dieu quelques mois avant lui-même en 2018 savaient qu’à partir de ce moment-là, le fil qui liait le père de la littérature  ivoirienne au monde visible n’était plus que des plus tenus.

La nouvelle s’invite dans sa production avec Les Jambes du fils de Dieu en 1980 et la chronique, qui barre nombre de ses créations romanesques, avec : Carnets de prison en 1951 et Le Commandant Toureault et ses nègres.

Dadié, comme on le constate, par le volume de sa production comme par la pluralité des genres ouvragés et son orientation idéologique, aura porté les lettres ivoiriennes sur les fonts baptismaux. L’homme qui se retire de la scène de la vie et de la scène littéraire hantera encore pour bien longtemps la culture ivoirienne. Premier Secrétaire aux affaires culturelles,  il aura été le premier ministre de la culture de la Côte d’Ivoire. Bernard B. Dadié dont le titre Climbié a servi de source de dictée à de nombreuses générations d’élèves de Côte d’Ivoire aura pulvérisé de nombreux autres records, dont celui de la longévité qu’il culmine à cent trois ans officiels. En s’inclinant donc ce samedi 09 mars 2019 à la mi-journée, Bernard Binlin Dadié entre en repos mérité pour le soldat qui aura combattu jusqu’à la dernière énergie, jusqu’à la dernière goutte de sang, le combat juste. Qui fera mieux ? Une vie bien remplie ; Paix à ton âme, père !

Mé Flèmi Koffi

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Bernard Binlin Dadié : L’iroko s’est incliné à jamais

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